Article paru dans Courrier
International du 19 mars 2009 | Hebdo - n° 959 | source :
Ventiquattro
SUÈDE • Rencontres à la bibliothèque vivante
La bibliothèque municipale de Malmö organise des entretiens avec des
personnes appartenant à des minorités visibles. Des “livres vivants” qui
contribuent à combattre les préjugés et à tisser du lien social. “Notre
best-seller ? C’est sans aucun doute l’imam, mais les travestis et les
couples homosexuels sont aussi beaucoup appréciés”, dit Linda Willander, la
bibliothécaire. Elle travaille à la Stadsbibliotek de Malmö
(www.malmo.stadsbibliotek.org), la troisième ville de Suède.
Depuis quelques années, le centre offre la possibilité de consulter non
seulement des ouvrages imprimés et des CD-Rom, mais aussi des personnes en
chair et en os. Elles sont là pour rencontrer le public en tant que
représentants de catégories sociales particulières envers lesquelles on nourrit
souvent des préjugés : parents homosexuels, femmes musulmanes voilées,
punks, militants de défense des animaux, skinheads, transsexuels, auxiliaires
de la circulation routière, et beaucoup d’autres. “Malmö est une ville
cosmopolite, habitée par plus de 140 nationalités différentes. Un carrefour
d’immigration qui illustre bien les difficultés d’intégration des étrangers en
Europe, explique Linda. Nous proposons en général des thèmes liés à
l’actualité. La journée consacrée au mariage entre homosexuels, par exemple, a
été organisée en tenant compte du fait qu’en Suède ces mariages pourront
prochainement être célébrés à l’église.”
Les rencontres avec les “livres vivants” ont lieu en moyenne quatre fois par
semestre, à la cafétéria de la bibliothèque. Les gens prennent rendez-vous et
peuvent leur parler pendant trois quarts d’heure. Chaque “livre” est prêté
trois ou quatre fois au cours de l’après-midi. A la fin de la journée, des
fiches d’évaluation sont distribuées et de nouvelles demandes pour des
rencontres avec d’autres catégories de personnes peuvent être déposées. A la
session à laquelle nous avons assisté participaient le très populaire imam Ali
Ibrahim, un amateur de jeux de hasard, le travesti Tina Hakanjonsson, deux
musiciens et une personne souffrant de troubles mentaux. Les rencontres ne
peuvent être ni filmées ni enregistrées, car l’expérience ne doit continuer à
exister que dans la mémoire des participants. “Les thèmes qui peuvent être
traités sont illimités, mais chaque ‘livre’ peut refuser de répondre à des
questions qu’il estimerait inappropriées, une éventualité qui s’est rarement
présentée”, explique Catharina Noren. C’est elle qui a lancé ce projet en 2002,
tirant profit d’une expérimentation qui s’était déroulée au Danemark.
L’expérience a depuis été reprise dans plusieurs autres villes suédoises, ainsi
que dans une trentaine de pays étrangers.
Les entretiens avec des “livres vivants”, des occasions de rencontre dans un
cadre spécifique avec des inconnus, évoquent ce que l’on organisait à l’époque
victorienne pour les jeunes gens et jeunes filles pour qu’ils apprennent à se
connaître à des fins matrimoniales, estime Donald Sassoon, auteur de The
Culture of the Europeans (“La culture des Européens”, HarperCollins,
2006) : “La bibliothèque sélectionne les livres vivants, en excluant par
exemple les belliqueux ; pour le reste, les sessions qu’elle organise ont
cette caractéristique très motivante de supprimer le filtre du médiateur, qu’il
soit journaliste, écrivain ou essayiste.”
Pour le narrateur aussi la rencontre a une valeur particulière et, dans un
certain sens, thérapeutique. “Cette expérience m’a appris à accorder davantage
de respect au sexe en tant que construction sociale. J’ai compris qu’entre ce
que pensent les femmes et ce que pensent les hommes il n’y a pas de
différence”, remarque le transsexuel Tina Hakanjonsson, marié depuis vingt-neuf
ans et qui a quatre enfants. “Grâce au projet de la living library, se sont
joints ces dernières années aux usagers traditionnels de la bibliothèque –
majoritairement des femmes de 45 à 65 ans – des gens de toutes sortes, en
particulier des jeunes et des hommes”, ajoute Catharina Noren. L’intérêt des
médias pour cette initiative s’est spectaculairement accru lorsqu’un membre
éminent de la famille royale de Suède, la princesse Victoria, s’est déclaré
disponible pour être consultée comme un livre. Mais pour le moment elle n’a pas
pu être “prêtée” par la bibliothèque de Malmö pour des raisons de sécurité.
Tomaso Palazzi Ventiquattro